Le décrassovirus

Une certaine lassitude s’empare de moi après avoir lavé six fois les vitres du salon. Que pourrais-je faire de mon confinement aujourd’hui ? Étant donné que j’ai les mains dans l’eau - il paraît que c’est bon pour les rhumatismes, un tennisman de mes connaissances l’a dit à un conseiller fédéral qui me l’a répété - je m’attaque au gros œuvre. À la demande générale de moi-même, chaque tiroir de la cuisine sera ouvert, vidé, nettoyé avec le risque d’y retrouver des trésors enfouis depuis bien longtemps.

J’en vois d’ici qui rient sous cape. Déballez vos compartiments à couverts et casseroles, nous en reparlerons après.

Après une grosse heure de concert, solos de batterie et percussions, je me rends à l’évidence. Je craignais le pire, il est arrivé. Des objets dormant bien identifiés s’entassent pêle-mêle sur le plan de travail, qui ressemble plus à une brocante qu’à l’usine à bons petits plats qu’il fut jadis.

Un reste de saucisson très sec pour le coup, trois grains de riz d’un vieux risotto milanais qui n’ont plus que leurs yeux bridés pour pleurer, une fiole en verre avec un fond de liquide non répertorié, mais qui a du enivré plus d’un invité par le passé, un demi-carré blanc qui voulait se sucrer au passage, des galettes bretonnes molles comme un lendemain de tempête du tonnerre de Brest, une olive verte de peur en imaginant son triste sort, un quart de cervelas rescapé du barbecue, un tube de parfait replié une centaine de fois pour en extraire la substantifique moelle et qui ne donnera plus rien dorénavant, un trèfle à quatre feuilles séché et plat réclamant un retour rapide à Dublin, une tapette à souris accrochée à un doigt de ma main, un haricot tarbais venu enrichir un cassoulet qu’il ne verra jamais, une bière locale au nom sacré dont la date de péremption indique clairement qu’elle est devenue un objet de culte ou de collection.

Dépité par ces trouvailles, Prévert me regardant d’un sale œil, j’arrête alors mon inventaire.

Demain, je m’attaque aux meubles de la salle de bain ! Un décrassovirus vous dis-je, c’est grave docteur ?


Chronique du confinement écrite le 23 mars 2020

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